Le détroit d'Ormuz, désormais bloqué par les tensions avec l'Iran, contraint les monarchies du Golfe à repenser leurs routes pétrolières et commerciales. Cet impératif stratégique se heurte cependant à des rivalités économiques et des contraintes structurelles, comme l'indiquent de nombreux experts. En effet, ce détroit est essentiel pour les monarchies, puisqu'il constitue la principale voie d'acheminement des hydrocarbures et des marchandises. Près de 20 millions de barils de brut et de produits pétroliers y transitaient quotidiennement en 2025, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE).
Face à cette crise, les pays de la région intensifient leur coopération logistique, mettant en place des itinéraires alternatifs. « Aucun gouvernement ne voudra se retrouver dépendant d'un passage étroit contrôlé par un voisin imprévisible », affirme Badr Jafar, émissaire spécial des Émirats Arabes Unis, dans une contribution au Financial Times. Il anticipe l'extension d'oléoducs et le développement de capacités portuaires et de corridors commerciaux qui étaient jusqu'alors secondaires.
Les monarchies cherchent à réduire leur dépendance
L'Arabie Saoudite et les Émirats disposent d'oléoducs reliant la mer Rouge et le golfe d'Oman, mais ces infrastructures, mises en place avant le conflit, offrent une capacité limitée, évaluée par l'AIE entre 3,5 et 5 millions de barils par jour. Selon Robert Mogielnicki, un expert de l'Institut des États Arabes du Golfe à Washington, « la réalité est que des alternatives d'exportation prendront du temps à se concrétiser », bien que cette diversification sera cruciale à l'avenir.
La dépendance est particulièrement marquée pour le gaz naturel liquéfié (GNL), dont le Qatar est le premier producteur. « Un gazoduc transarabique a été évoqué plusieurs fois, mais jamais concrétisé en raison des distances, des complexités politiques et des coûts, qui le rendent moins compétitif par rapport au transport maritime », explique Frédéric Schneider du Middle East Council on Global Affairs.
Les coûts du transport terrestre sont prohibitifs
Avec la plupart des grands ports du Golfe au sud du détroit devenus inaccessibles, les porte-conteneurs se dirigent vers les ports d'Oman ou la côte ouest de l'Arabie sur la mer Rouge, avant d'acheminer les marchandises par voie terrestre. « Cependant, les capacités sont limitées et les coûts du transport terrestre demeurent largement supérieurs à ceux du transport maritime », observe Frédéric Schneider. De plus, le projet ferroviaire du Conseil de coopération du Golfe, qui prévoit de relier les six États membres d'ici 2030, accumule les retards.
Cette crise pourrait raviver le projet de corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), lancé en 2023, qui permettrait de contourner partiellement le détroit d'Ormuz et le canal de Suez via des liaisons ferroviaires à travers la péninsule arabique. Cependant, selon l'économiste, ce projet reste « hypothétique à ce stade », car son tracé traverse un segment entre l'Arabie et Israël, et une normalisation entre les deux pays semble plus éloignée que jamais.
Rivalités régionales exacerbées
Les tensions autour du détroit d'Ormuz pourraient favoriser une dynamique d'intégration régionale, mais cela devra s’opposer à des intérêts économiques divergents et à des priorités nationales mieux établies, estime Robert Mogielnicki. La perte de revenus pétroliers, les besoins de reconstruction après les agressions iraniennes et l'augmentation des dépenses militaires risquent d'entraîner une pression budgétaire, exacerberait les rivalités économiques « à somme nulle » entre les États du Golfe, comme l'indique Frédéric Schneider. Ce contexte est particulièrement palpable dans les relations entre Riyad et Abou Dhabi, qui se sont fortement détériorées ces derniers mois.
La perspective d'une coopération régionale conçue pour contourner le détroit d'Ormuz reste pour l'heure une fiction, car les crises précédentes n'ont jamais débouché sur la « coopération multilatérale, institutionnalisée et durable » nécessaire à la réalisation de grands projets d'infrastructure. Selon les analystes, cette crise géopolitique ne pourra pas remplacer la « volonté politique » actuellement manquante.







