Maire de Bonneuil-sur-Marne et vice-président de l'Association des Maires de France (AMF), Denis Oztorun plaide pour une approche universelle qui embrasse la singularité, tout en permettant aux citoyens de tisser un commun. Ce projet se met en œuvre dans sa ville, à son échelle.
La France regorge de débats animés et de controverses, mais elle semble faire défaut d'un récit unificateur.
Depuis plus de trente ans, nous répondons à une question devenue obsolète. Certains défendent l'intégration, d'autres l'assimilation. D'aucuns célèbrent la diversité, tandis que d'autres craignent un « grand remplacement ». L'identité nationale et le communautarisme sont souvent évoqués, mais ce que chacun propose demeure marqué par ce qui nous divise.
Et si, en fait, nous étions dans une impasse ?
Non pas que ces concepts soient sans fondement, chacun ayant été formulé pour répondre à des défis spécifiques de notre Histoire. Cependant, ils tendent à poser la même question : comment coexister malgré nos différences ? Le vrai défi de notre époque réside ailleurs.
La question cruciale est celle-ci : comment reconstruire notre peuple ?
Un peuple ne se forme pas sur des origines communes ou des croyances partagées, ni sur une mémoire figée à transmettre. Il se façonne lorsque ses membres choisissent d'agir, de transmettre et de créer ensemble.
C'est pour cette raison que je suis méfiant tant à l'égard d'une assimilation ou d'une intégration qui réclamerait l'effacement de soi qu'envers une vision de la diversité qui isolerait les individus dans leur identité. Ces approches oublient l'essence même de la République, qui n'est pas celle d'une uniformité, mais bien d'une construction collective.
Le commun n'est pas ce qui nous est commun.
Le commun se crée par nos choix collectifs.
Cette compréhension bouleverse tout. Elle nous pousse à abandonner la réflexion sur les appartenances pour nous concentrer sur les contributions. La République ne devrait plus poser les questions de « Qui es-tu ? » ou « D'où viens-tu ? ». Elle devrait plutôt s'interroger : « Quel est ton apport au commun ? »
Une République dynamique valorise d'abord ses citoyens pour leur contribution à l'œuvre collective, sans chercher à uniformiser. Chacun devient une richesse pour tous.
Ernest Renan, il y a plus d'un siècle, définissait la nation comme un « plébiscite de tous les jours ». Bien que cette affirmation soit toujours pertinente, notre époque lui confère une portée nouvelle. Ce plébiscite doit transcender l'adhésion pour devenir participation. Une nation n'est pas seulement un héritage ; elle représente aussi une responsabilité.
Marx a affirmé que les individus se transformaient à travers la transformation du monde. Peut-être cela résume-t-il l'une des plus belles définitions du commun. Nous ne nous unissons pas par un passé partagé, mais en bâtissant ensemble un avenir commun.
Cela est également le credo de la République lorsqu'elle s'engage à tenir sa promesse d'émancipation. Elle ne se contente pas d'octroyer des droits ; elle crée les conditions permettant à chacun de grandir, d'apprendre et de contribuer à notre destinée collective. Une société se mesure moins à sa richesse qu'à sa capacité à faire grandir ses membres.
Edgar Morin, récemment disparu, nous rappelait que « l’humanité est une et multiple ». Cela souligne que l'universel n'ignore pas les singularités ; il les unit. Le défi républicain n'est donc pas d'opter entre unité et diversité, mais de concevoir ce qui les rend compatibles : le commun.
Construire un peuple ne se décrète pas ; cela se forge collectivement.
C'est pourquoi les communes occupent aujourd'hui un rôle central. Elles sont l'endroit où la République devient une expérience tangible. Qu'il s'agisse d'une école, d'une médiathèque ou d'une fête, chacune de ces structures incarne la même ambition : permettre à des personnes qui n'auraient jamais été amenées à se rencontrer de collaborer.
Dans une cour d’école, les enfants jouent ensemble, sans se préoccuper de l'origine des autres. Dans une bibliothèque, les livres ne demandent pas l'histoire de leurs lecteurs. Lors d'une fête, chacun apporte un morceau de lui, sans abandonner son identité. Voilà ce qu'est la République : un apprentissage collectif qui nous enseigne qu'il y a bien plus à bâtir ensemble qu'à se justifier les uns par rapport aux autres.
On dit souvent que Bonneuil abrite plus de quatre-vingt-cinq nationalités. C'est vrai, mais cela ne décrit qu'une facette de notre ville. Ce qui la définit réellement, c’est la volonté d'unir en un destin commun. Ici, la vie ne s'écoule pas côte à côte, mais ensemble. Bonneuil, c'est 85 nationalités pour UN seul peuple !
Ainsi débute concrètement la République du commun.
À Bonneuil, cette conviction ne se limite pas à des mots. Elle se traduit par des actions concrètes. Nous ne cherchons pas à simplement gérer les différences, mais à créer des opportunités de rencontre. La diversité n’est pas un projet politique ; c'est une réalité que nous devons transformer en destin partagé.
Les cuisines du monde, par exemple, ne sont pas une simple célébration d'exotisme. Elles précisent que chaque famille enrichit un patrimoine devenu commun. Les berceuses, quant à elles, rappellent une vérité universelle : chaque mère, peu importe son origine, chante pour apaiser son enfant. Avant nos différences, nous partageons l'humanité.
C'est aussi l'essence de l’enseignement des échecs dans nos écoles. Ce n'est pas seulement un jeu ; il enseigne la réflexion, le respect de l'adversaire et l'anticipation des conséquences de nos choix. L'intelligence se développe au contact des autres. La réappropriation personnelle commence souvent par une confiance retrouvée en soi.
Notre projet, Bonneuil 2035, visera cette même ambition. Nous le résumons ainsi : une université populaire à ciel ouvert, où chacun est enseignant et apprenant. Cela illustre ce que devrait être la République : un pays où personne n'est défini par ses lacunes, mais où chacun apporte son expérience, son savoir et sa mémoire pour enrichir tous.
Cette philosophie repose sur une exigence : le courage de la dignité. Car la dignité demeure souvent le seul trésor des plus démunis. La valeur d’une République se manifeste non par la richesse des plus puissants, mais par la protection des plus vulnérables.
Cette vision s'illustre également à travers les noms que nous choisissons pour nos rues et places.
Nous avons choisi d'honorer des femmes issues de différents horizons, non pour créer des oppositions, mais pour incarner une certaine idée de la République.
Nous n'effaçons pas l'Histoire ; nous sommes ici pour l'enrichir. La République n'a pas besoin d'éliminer des mémoires ; elle doit au contraire les faire dialoguer. Le parc Sanité Bélair, par exemple, rappelle que la liberté fut conquise dans les Caraïbes. Mariama Bâ rappelle que la littérature est un combat pour l'éducation et l’émancipation des femmes. Dulcie September évoque le courage de ceux qui ont combattu l'apartheid. Les voix de Cesária Évora et Lucie Aubrac enrichissent notre patrimoine collectif.
Et parce que nous valorisons les héritages, nous honorons également Geneviève de Gaulle-Anthonioz, résistante et militante inflexible contre la misère. Son nom évoque une République renforcée par des mémoires qui s'élèvent ensemble.
On n’efface pas l’Histoire, on la grandit.
Cette conviction rejoint celle d’Aimé Césaire, qui plaidait pour un universel émergeant de rencontres. La République ne doit pas demander aux citoyens d'abandonner leur identité, mais plutôt de la mettre au service d'une aventure collective.
Nous n’avons donc pas besoin de nouveaux débats sur l'identité. Il est temps d'élever nos ambitions et de bâtir le récit dont la République a besoin pour avancer.
Ce récit existe déjà. Il est présent partout où les citoyens choisissent d'apprendre ensemble, de transmettre, de coopérer plutôt que de se diviser. C'est dans les écoles, les associations, les administrations, où la dignité est une promesse collective.
La République ne faiblit pas parce que nous sommes divers. Elle faiblit quand nous cessons de produire du commun.
Le poète Nâzim Hikmet imaginait une humanité vivant « comme un arbre, seul et libre, et comme une forêt, fraternellement ». Cette image résume notre idéal : des individus pleinement eux-mêmes, conscients que leur liberté trouve tout son sens lorsqu'elle contribue également à celle des autres.
La République est un projet en constante évolution. Chaque génération la reçoit incomplète et doit transmettre les meilleurs éléments du passé tout en accueillant ceux que chacun apporte, avec l'ambition d'édifier encore plus de commun.
C'est cette vision de la République que je défends. La République du commun.







