ENTRETIEN. Après des décennies de réduction des capacités militaires, les forces armées européennes se trouvent confrontées à une transformation soudaine des modes de guerre. Pour le général Michel Yakovleff, l'essor des drones et les décisions stratégiques passées mettent en lumière une vulnérabilité structurelle qu’a exacerbée le conflit en Ukraine.
Valeurs Actuelles. Depuis la fin de la Guerre froide, les forces militaires européennes ont subi une réorganisation centrée sur la projection externe, entraînant une réduction significative de certaines capacités, notamment en matière de défense sol-air. Est-ce que cela représente aujourd'hui une réelle vulnérabilité ?
Général Michel Yakovleff. Absolument, cela va bien au-delà de la défense sol-air. Pendant trente ans, comme l'a souligné le général Georgelin, l'Occident a connu un désarmement unilatéral. Les forces armées européennes se sont affaiblies et ont perdu d'importantes capacités. Certains pays ont même choisi d’éliminer des segments entiers de leurs armées. Au milieu de cette évolution, le paysage culturel s'est également modifié : pendant longtemps, le terrorisme était perçu comme la principale menace, tandis que la guerre d'État, considérée comme un relicat du passé, a pu évoluer. Mais voilà, les événements de 2022 nous ont réveillés face à cette réalité.
Y a-t-il eu des moments clés de cette prise de conscience ?
Oui, un moment crucial aurait dû être 2008, lors du conflit en Géorgie. À cette époque, on estimait qu'un retour d'une menace étatique majeure ne surviendrait pas avant quinze ans. Pourtant, dès août 2008, ce pronostic s’est rapidement révélé erroné. Même après la crise de la Crimée en 2014, les avancées ont été insuffisantes. Ce n’est qu’en 2022 qu'un consensus s'est formé : il est impératif d'agir de manière déterminée et massive.
Comment percevez-vous la menace aérienne actuelle ?
Elle remet en cause les paradigmes établis, en particulier le concept américain de supériorité aérienne. La guerre moderne, marquée par l'utilisation massive de drones, transforme radicalement les stratégies. Ces drones, en vol bas et en grand nombre, augmentent considérablement les capacités logistiques, créant ainsi un phénomène de micro-puissance aérienne. Les Ukrainiens, par exemple, sont en train de redéfinir ce nouveau cadre.
Les drones perturbent-ils l'équilibre défensif ?
Oui, car les systèmes de défense actuels ont été conçus pour contrer des avions sophistiqués. Face à des drones moins complexes mais massivement produits, nous sommes confrontés à un effet de saturation. De plus, un missile coûte des milliers d'euros, alors qu'un drone en vaut dix fois moins. Il s’avère donc peu judicieux d'utiliser des systèmes onéreux contre des menaces économiques.
Les systèmes de défense comme le Dôme de Fer sont-ils toujours pertinents ?
Pas dans les conditions budgétaires actuelles en Europe. Bien que le système SAMP/T soit performant, le défi demeure la densité. Face à des attaques multiples, il faut déployer plusieurs interceptions par cible, ce qui fait exploser les coûts.
Les systèmes en place sont-ils adaptés aux attaques en masse ?
Ils le sont théoriquement, mais le volume et la dispersion de ces systèmes manquent. L'efficacité repose sur une couverture dense et l'utilisation de solutions économiques comme des canons ou des drones de défense situés stratégiquement.
Est-ce que ce déséquilibre crée une vulnérabilité ?
Oui, fondamentalement. La probabilité de réussite d'un intercepteur ne permet pas de garantir une protection complète. La multiplicité des tirs, bien que nécessaire, dégrade le rapport coût-efficacité, et à long terme, ce modèle s’appauvrira.
Observe-t-on un changement de paradigme ?
Oui, que ce soit sur le plan industriel ou opérationnel. L’avantage revient désormais aux acteurs capables de s’adapter rapidement aux mutations du terrain, comme cela se voit en Ukraine. Les modèles classiques, basés sur des cycles longs, peinent à suivre le rythme évolutif des nouvelles menaces.
Ces changements impactent-ils réellement la défense aérienne ?
Ils imposent une restructuration. Les systèmes actuels ne répondent plus à la nature des menaces d'aujourd'hui. Réintroduire des capacités abandonnées, comme les canons antiaériens, pourrait s'avérer crucial pour une réponse efficace en termes de coût.
Les nouvelles technologies peuvent-elles redresser le rapport des forces ?
Elles peuvent atténuer certaines faiblesses, mais elles ne suffisent pas à elles seules. Les déséquilibres structurels, comme la gestion des forces et la dispersion des compétences doivent également être révisés afin d'éradiquer ces vulnérabilités.







