Comment se faire une place dans l'univers macho de la restauration ? Nous avons récolté les témoignages de femmes chefs inspirantes.
Anne-Sophie Pic, détentrice de trois étoiles Michelin, a ouvert la voie : les femmes chefs ne se cachent plus. De nombreux événements leur sont consacrés, tandis que les médias leur prêtent attention. Malgré cela, elles demeurent sous-représentées. Pourquoi est-il si difficile pour elles de se faire une place dans ce domaine majoritairement masculin ? Nous avons posé la question.
"Quand j'ai annoncé à mon père mon choix de carrière, il était inquiet. Il savait que c’était un métier éprouvant. Pourtant, Anne-Sophie Pic a persévéré et son père, Jacques, se souvient avec fierté de sa grand-mère, Sophie Pic. Historiquement, les femmes ont toujours cuisiné dans les restaurants, à l'exemple des célèbres Mères lyonnaises. Cependant, leur reconnaissance publique est une réalité plus récente. "Les jeunes femmes chefs doivent représenter leur établissement au-delà des cuisines", souligne Béatrice Cointreau, fondatrice des Sensationnelles, un événement réunissant chefs et restauratrices. "Elles n’ont plus peur du regard des hommes du milieu."
Surmonter le passé
Le succès ne vient pas sans défis. Viviane Ernwein, sommelière au restaurant À l'Agneau, raconte son parcours dans les années 80 : "Pour gagner le respect du public, nous devions fournir un effort supplémentaire. Aujourd’hui, la sensibilité féminine est appréciée, mais ce n'était pas toujours le cas !" En cuisine, l’accueil des femmes était également difficile. Béatrice Cointreau résume le machisme du passé par ces mots : "Pour un homme, être chef était un métier ; pour une femme, c'était un devoir."
Hermance Carro, maintenant chef à Seillans, se remémore un épisode difficile de ses débuts : "Être la seule femme dans une brigade de vingt-cinq m’a valu des bizutages. Cela a commencé par des blagues et a pris un tour plus sérieux. Un jour, pour plaisanter, on m’a éclaboussé avec un seau d'immondices."
Heureusement, les mentalités évoluent. Hélène Darroze, chef à Paris et Londres, note qu'aujourd'hui, le modèle du chef à l'autorité brutale recule. Les femmes qui réussissent sont attentives aux nouvelles recrues et prennent soin de les guider dans leur parcours professionnel.
Conciliation entre carrière et maternité
Mais la question de la maternité demeure. "Le contenu des assiettes a-t-il un sexe ?", demandent certaines femmes chefs avec un sourire. Pour elles, la cuisine est un art plus intuitif. Babette Lefebvre évoque une sensibilité particulière liée à la nutrition familiale. Adeline Grattard préfère des tâches minutieuses, tandis qu'Hermance Carro accepte parfois de profiter de l'aide masculine pour les tâches les plus physiques.
Hélène Darroze partage son expérience personnelle : "Je jongle entre mes responsabilités familiales et professionnelles. J'ai dû atteindre 40 ans pour pouvoir me le permettre."
Cependant, de nombreuses femmes talentueuses arrêtent leur carrière après la maternité, tandis que les hommes ne sont que rarement confrontés à ce dilemme. "Ça change, mais pas assez vite," s’insurge Anne Desjardins, chef québécoise. Mais l'espoir est là : Anne-Sophie Pic constate une augmentation des jeunes femmes dans les écoles hôtelières, annonçant une relève prometteuse.







