« Tu fais quoi pour les vacances ? ». Ce message me laisse perplexe après plusieurs lectures. Peut-il vraiment s’adresser à moi ? Le conflit entre Israël et l’Iran est-il si éloigné des préoccupations de nos amis européens ? Au départ, je penche pour une blague, mais la réalité me frappe. Chaque message en provenance de l’extérieur recèle ce que j’appellerais un « décalage ».
Depuis le 7 octobre, cette sensation s’est transformée. Aujourd'hui, après deux conflits avec l’Iran, le décalage n’est plus ce qu’il était ; il est devenu un véritable fossé.
Nous ne résidons plus simplement au bord de la Méditerranée, sur une destination prisée par les vacanciers. Nous habitons dans un nouvel espace-temps, un continent à part, où les rythmes de vie se modifient profondément.
Dans ce territoire isolé, les jours ne se mesurent plus en heures, mais par le nombre d’alertes. Une, deux, voire dix par jour, et cela varie selon les régions.
Ce sont des journées où l’actualité se compose non pas des résultats des élections municipales, mais du nombre de blessés, de décès, et de destructions causées par des missiles peut-être non interceptés. Ici, nous comptons aussi les personnes déplacées, et celles à reloger faute d’abris.
Nous apprenons à vivre avec ces interruptions ; nos nuits sont fragmentées, notre sommeil ressemble à une douce illusion. Un repas, une phrase, tout cela est maintenant divisé en un avant et après chaque alerte. Chaque geste devient une épreuve, et parfois, nous perdons la notion de date, à tel point que le quotidien devient une répétition.
Nous mettons nos forces à l’épreuve pour envisager des vacances. Nous nous concentrons sur ce qui est beau et bon, pour ne pas laisser entrer en nous la douleur qui pourrait nous affaiblir.
Nous ne nous soucions plus des élections en France ni des chaînes d’information qui déforment notre réalité. Le temps, la patience, nous les avons perdus.
Debattre, à quoi bon ? Convaincre qui et de quoi ? Face à des visions datées d’un conflit vieux de plusieurs décennies, nous avons abandonné théories et discours futiles. Les mots échappent à cette réalité.
Nous sommes en plein apprentissage.
Nous découvrons nos frontières personnelles et celles des autres, ce qui peut être transmis et ce qui reste inexprimable. Le récit ne saura jamais capturer l’essence de l’expérience.
Dans quelques années, ce ne sera pas nos souvenirs qui nous hanteront, mais nos corps, la vigilance qui s'est installée, nos réflexes indélébiles.
Actuellement, mes amis, les écoles sont fermées. Les avions, au mieux, arrivent de manière sporadique. Certes, certains Israéliens veulent être présents, au cœur de la tempête, malgré l'absurdité de la situation.
Quant à mon amie, je ne sais que lui répondre quant à mes projets de vacances.
Il vaudrait mieux que j'attende encore. Prendre le temps de réfléchir à ce fossé qui semble se creuser inexorablement.
Un nouveau message apparait. Des questions maladroites sur Dubaï.
Dubaï est désormais plus attirant que les missiles qui ont détruit les villes de Dimona et d'Arad. Mais les médias français en parlent-ils ? Je n’ai pas le temps de le vérifier.
Un autre message arrive, rapportant des discussions sur des bombardements iraniens susceptibles de toucher l'Europe. Et si Londres ? Et si Paris ? Vous n’êtes pas préparés, pas à l’abri.
L’expérience de la guerre, c’est comme un vaccin. Elle ne s'administre pas par procuration. Elle pénètre notre être, sans cinq minutes d’évasion.
Je ne vais pas me perdre dans des nuances : la réalité est rudement binaire. Être présent ou non. Être immunisé ou non.
Ce que le monde appelle « résilience », nous le considérons comme « capacité à vivre, malgré tout ». Cela veut dire vivre au jour le jour, savourant l’instant, sans se laisser distraire par des analyses futiles. Ici, vivre implique d'avoir adopté des principes de développement personnel, presque par nécessité.
Je trouve finalement la force de lui répondre. Les vacances, je n’y pense pas vraiment. Tout a été annulé. L’aéroport de Tel Aviv restera fermé pour au moins un mois, et puis, l'envie n'y est pas. Le pays fonctionne au ralenti ; événements et célébrations sont mises à l’arrêt.
La sobriété n'est plus une mode : elle est essentielle. Nos vacances seront modestes et locales, un retour aux sources, tel que l’esprit de la fête de Pessah le propose.
Une fête nous incitant à nous libérer du superflu, de ce qui pollue notre existence. Cette année, notre quête de liberté ne sera pas éblouissante, mais elle sera vraie ; il s’agira de découvrir nos forces intérieures qui nous permettent de tenir, de savourer la joie des enfants qui jouent même sous les menaces.
Au fond, c'est presque le plus beau acte de foi : croire en un avenir serein, même lorsque tout semble obscur.







